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Le harpiste ithyphallique

L’Institut d’égyptologie de Strasbourg possède dans sa collection un certain nombre de figurines érotiques en terre cuite, aussi appelées erotica. Certaines présentent un rapport sexuel entre deux individus, tandis que d’autres figurent un personnage au phallus disproportionné. C’est notamment le cas de l’IES_NI_666. Cet objet est issu d’un don anonyme ; son contexte de découverte demeure donc inconnu. Sur cette figurine, un individu masculin joue d’une harpe dont le support n’est autre que son phallus démesuré.

 

 

 

 

Fig. 1 : Face avant du harpiste ithyphallique IES_NI_666.

 

 

 

 

 

 

Fig. 2 : Face arrière du harpiste ithyphallique IES_NI_666.

 

 

 

Le contexte primaire de ce type de terres cuites est généralement mal connu. Bien qu’un grand nombre d’entre elles aient été mises au jour au début du xxe siècle, elles ont rarement été commentées dans les publications des rapports de fouilles. Ces figurines ont été victimes d’une pruderie des auteurs[1] et ont, de ce fait, été très peu évoquées ; elles sont pourtant bien représentées dans les collections des musées occidentaux. Quelques rares pièces disposent d’un contexte assuré : c’est notamment le cas des figurines phalliques mises au jour dans les chapelles d’Hathor de Deir el-Bahari[2] ou des erotica du ive siècle av. n. è. trouvés par J. E. Quibell à Athribis[3]. Les chercheurs ne se sont penchés que très récemment sur le thème de l’érotisme en Égypte. Ces recherches ont pu montrer que loin d’être des objets obscènes – comme elles ont longtemps été décrites – les figurines érotiques étaient en réalité étroitement liées à la fertilité. Ces représentations pouvaient être porteuses d’une fonction votive, visant à ce qu’une divinité exauce un souhait de fertilité, humaine, animale ou agricole.

Les croyances personnelles des anciens Égyptiens se manifestaient notamment par la dédicace d’ex-voto. Un ex-voto est un présent fait à une divinité en remerciement de l’accomplissement d’un vœu ou afin de s’assurer ses bonnes grâces. Les pratiques votives, attestées dès la période prédynastique, sont très répandues en Égypte. Beaucoup d’objets votifs issus du Nouvel Empire et des époques hellénistique et romaine nous sont parvenus ; si le Nouvel Empire nous a livré en grande partie des faïences, l’époque gréco-romaine est pour sa part riche en terres cuites, manifestation du culte populaire. Les représentations et objets votifs pouvaient être dédiés dans des chapelles, des temples, dans un contexte funéraire ou domestique. Certaines offrandes votives étaient associées à la fertilité humaine[4]. C’est à cette catégorie qu’appartient la figurine de l’Institut d’égyptologie de Strasbourg.

L’association d’une harpe et d’une représentation érotique sur la figurine de la collection de l’IES ne doit pas surprendre ; divers textes associent la musique et la sexualité, et de nombreuses représentations érotiques sont directement en lien avec la musique. Ainsi, sur un fragment de cuir du Nouvel Empire retrouvé dans un contexte votif[5], une femme joue de la harpe, tandis qu’un homme au phallus imposant semble exécuter une danse devant elle (fig. 3). Ce type de tableau se retrouve également sur une statuette ptolémaïque : une joueuse de harpe est assise sur le phallus disproportionné d’un homme muni d’un rouleau de papyrus ; cette pièce est parfois considérée comme l’illustration d’une leçon de musique (fig. 4). De même, un fragment de bois peint retrouvé dans la tombe de Djéserkarêseneb – dignitaire sous le règne de Thoutmosis IV – laisse apparaître une relation sexuelle entre un homme et une joueuse de luth (fig. 5).

 

 

 

Fig. 3 : Fragment de cuir retrouvé à Deir el-Bahari. Nouvel Empire. MMA 31.3.98. Photo : http://www.metmuseum.org

 

 

 

 

 

Fig. 4 : Statuette en calcaire. Époque ptolémaïque. Brooklyn Museum 58.34. Photo : http://www.brooklynmuseum.org. © 2004–2011 the Brooklyn Museum.

 

 

 

 

Fig. 5 : Fragment de bois peint de la tombe de Djéserkarêseneb (TT38). D'après Manniche, 1977, p. 17.

 

 

 

 

 

 

 

Musique et érotisme sont donc fréquemment associés dans l’imagerie égyptienne. Ces interactions entre le monde musical et le monde érotique doivent être mises en lien avec Hathor, divinité associée à l’amour, à la sexualité et à la fertilité. La musique est en effet l’apanage d’Hathor, notamment à travers le sistre, utilisé lors du culte afin d’apaiser la déesse. Les scènes de musique contenant un message sexuel implicite ou explicite constituaient une part importante dans les cérémonies en lien avec la vie, la mort, la renaissance et le renouveau.

Le personnage masculin de la figurine strasbourgeoise présente un profil qui rappelle celui du singe. Ce détail n’est pas anodin. En effet, le lien entre le singe et l’érotisme est attesté à de nombreuses reprises dans l’iconographie égyptienne antique[6]. Dans plusieurs représentations érotiques, les hommes présentent un tel profil simiesque. C’est notamment le cas de graffiti de la tombe 504 à Deir el-Bahari (fig. 6) et d’un graffito du Ouadi el-Hammamat (fig. 7).

 

 

 

 

 

 

Fig. 6 : Graffito de la tombe 504 de Deir el-Bahari. Dessin de l'auteure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fig. 7 : Graffito du Ouadi el-Hammamat. D'après Graves-Brown, 2010, pl. 10.

 

La figure du singe peut être synonyme d’érotisme ; or, cet érotisme est déjà clairement énoncé dans la figurine de l’IES par le phallus en érection de l’individu masculin. Cette apparente redondance prend tout son sens si on estime cette iconographie porteuse d’une connotation religieuse. En effet, la figure du singe, loin d’être caricaturale ou satirique, forme en réalité un lien étroit avec le monde divin[7]. Certaines représentations de singes dans des scènes de banquets sont considérées comme une allusion à la déesse Hathor et à son action[8]. Dans le mythe de la déesse lointaine, la divinité en colère ne peut être apaisée et ramenée en Égypte que par la musique d’un cercopithèque harpiste[9]. Cette figure du cercopithèque harpiste est bien attestée dans les terres cuites gréco-romaines. L’hypothèse d’une relation entre ces représentations et l’objet IES_NI_666 doit être envisagée. En effet, la figurine semble présenter une transposition de ce type iconographique : l’homme ithyphallique au profil simiesque incarnerait ici le singe, à la signification érotique reconnue.

Ainsi, loin d’être des objets obscènes ou caustiques, les figurines du type de l’IES_NI_666 semblent en réalité être liées à une fonction votive. De nombreuses terres cuites à l’iconographie érotique ont en effet été retrouvées en contexte votif. L’étude approfondie de l’iconographie de la terre cuite strasbourgeoise invite à lui attribuer une telle fonction : la figure simiesque ithyphallique et la musique font écho à l’érotisme hathorique. La fonction de telles figurines semble d’en appeler à cet érotisme divin pour exaucer un souhait de fertilité.

 

Christine Hue-Arcé

Doctorante UMR 7044

 

 

Bibliographie :

Capriotti Vittozzi G., « Il Fanciullo, il nano, la scimmia : figure "grottesche" e religiosità popolare fra Greci ed Egizi », Polis. Studi interdisciplinari sul mondo antico 1, 2003, p. 141-154.

Collombert Ph., Volokhine Y., « De Aegyptiacis rebus doctorum verecundia ou "Let’s talk about sex !" », Egypte, Afrique & Orient 40, 2005, p. 45-56.

Derchain Ph., Hathor Quadrifons : recherches sur la syntaxe d’un mythe égyptien, Istanbul, 1972.

Derchain Ph., « La Perruque et le cristal », Studien zur altägyptischen Kultur 2, 1975, p. 55-77.

Graves-Brown C., Dancing for Hathor. Women in Ancient Egypt, New York, 2010.

Manniche L., « Some Aspects of ancient Egyptian sexual life », Acta Orientalia 38, 1977, p. 11-23.

Manniche L., Music and Musicians in Ancient Egypt, Londres, 1991.

Myslewiec K., « Phallic Figurines from Tell Atrib », dans J. Aksamit et al., Essays in honour of Prof. Dr. Jadwiga Lipinska, Varsovie, 1997 (Warsaw Egyptological Studies 1), p. 119-137.

Pinch G., Votive Offerings to Hathor, Oxford, 1993.

Pinch G., Waraksa E. A., « Votive Practices », dans J. Dieleman, W. Wendrichs (éd.), UCLA Encyclopedia of Egyptology, Los Angeles, 2009. http://escholarship.org/uc/item/7kp4n7rk

Warmenbol E., Doyen F., « Le chat et la maîtresse : les visages multiples d’Hathor », dans L. Delvaux, E. Warmenbol, Les divins chats d’Égypte. Un air subtil, un dangereux parfum, Leuven, 1991, p. 55-67.

 

 

 


[1] G. Capriotti Vittozzi, « Il Fanciullo, il nano, la scimmia : figure "grottesche" e religiosità popolare fra Greci ed Egizi », Polis 1, 2003, p. 149-150.

[2] E. Warmenbol, F. Doyen, « Le chat et la maîtresse : les visages multiples d’Hathor », dans L. Delvaux, E. Warmenbol, Les divins chats d’Égypte. Un air subtil, un dangereux parfum, Leuven, 1991, p. 57.

[3] G. Capriotti Vittozzi, « Il Fanciullo, il nano, la scimmia … », 2003, p. 150.

[4] Ph. Derchain, « La Perruque et le cristal », SAK 2, 1975, p. 69.

[5] Ph. Collombert, Y. Volokhine, « De Aegyptiacis rebus doctorum verecundia ou "Let’s talk about sex!" », Egypte, Afrique & Orient 40, 2005, p. 45-56.

[6] G. Pinch, Votive Offerings to Hathor, Oxford, 1993, p. 235-245.

[7] K. Myslewiec, « Phallic Figurines from Tell Atrib », dans J. Aksamit et al., Essays in honour of Prof. Dr. Jadwiga Lipinska, Varsovie, 1997 (Warsaw Egyptological Studies 1), p. 119-137.

[8] G. Pinch, E. A. Waraksa, « Votive Practices », dans J. Dieleman, W. Wendrichs (éd.), UCLA Encyclopedia of Egyptology, Los Angeles, 2009. http://escholarship.org/uc/item/7kp4n7rk

[9] G. Pinch, Votive Offerings to Hathor, Oxford, 1993, p. 240.

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